être humain

ce qui me dérange dans le fait d’être humain, c’est de ne jamais pouvoir prendre assez de distance avec ce que je suis pour cesser de l’être, tout ce que je pense, ressens ou désire vient finalement de cette même condition dont j’aimerais pouvoir m’éloigner, un cerveau qui analyse sans cesse, des émotions qui échappent à ma volonté, des besoins qui s’imposent à moi, des autres dont je cherche la distance tout en restant incapable de m’en passer complètement, plus j’y pense, moins j’arrive à considérer tout cela comme quelque chose de naturel

et peut-être que tout commence par cette façon de penser, censée nous aider à comprendre le monde mais qui finit parfois par rendre l’existence plus lourde, mes idées reviennent constamment sur les mêmes choses, en cherchent les causes, les conséquences, les contradictions, jusqu’à voir l’effort derrière chaque action avant même de l’avoir commencée, le temps qu’elle prendra, l’énergie qu’elle demandera, ce qu’elle donnera réellement, et lorsque le résultat me paraît trop faible face à tout ce qu’il exige, l’envie disparaît avant même que j’agisse, comme si comprendre trop clairement le prix des choses suffisait à leur enlever leur intérêt

à force de regarder les choses de cette manière, mon regard finit forcément par se poser sur les autres, et beaucoup de comportements humains deviennent difficiles à ignorer, la mauvaise foi, l’égoïsme, la vanité, la superficialité, le besoin de reconnaissance, cette facilité à se conformer ou à se raconter des histoires pour protéger ce qui nous arrange, tout cela est tellement courant qu’on finit par ne même plus le remarquer, comme si le fait que tout le monde fasse la même chose suffisait à la rendre normale, et plus j’observe ces comportements, plus certaines façons de vivre me deviennent étrangères, ce qui me renvoie forcément à la manière dont je me situe moi-même parmi eux

je me reconnais rarement dans la manière dont les autres pensent, ressentent ou vivent, même lorsque je suis entouré, il reste souvent cette impression d’être légèrement à côté, comme si quelque chose finissait toujours par me rappeler que je ne fonctionne pas comme eux, parfois il suffit d’une réaction, d’une manière de parler ou de penser pour que cette différence me revienne à l’esprit, alors je commence à l’analyser, à chercher ce qui me sépare, jusqu’à lui donner beaucoup plus d’importance qu’elle n’en avait au départ, elle finit par m’obséder, me brusquer, et la solitude devient alors plus simple, parce qu’elle m’évite au moins cette impression constante de ne pas être à ma place

mais cette solitude ne signifie pas pour autant que je sois libre, j’aime ne devoir rien à personne, pouvoir vivre selon mes propres règles et ne pas avoir à m’adapter en permanence, pourtant je reste dépendant des autres pour certaines choses, et même pour des choses plus simples comme rire, échanger, être compris ou ressentir certaines émotions, je veux pouvoir me suffire à moi-même tout en appréciant parfois que certaines choses soient faites pour moi, ce qui rend mon besoin d’autonomie assez contradictoire, voire égoïste, je voudrais pouvoir profiter de cette indépendance sans toujours avoir à en accepter les contraintes

et cette dépendance ne s’arrête pas aux autres, elle existe aussi en moi, puisque je ne suis pas davantage maître de mes propres réactions, une émotion peut apparaître avant même que ma raison ait eu le temps d’intervenir, la frustration, l’envie, le ressentiment, la peur, l’attachement, la tristesse ou la colère peuvent suffire à changer une décision que je pensais rationnelle, je peux comprendre parfaitement une situation et malgré tout agir autrement, comme si une partie de moi décidait avant que j’aie eu le temps de réfléchir, cette faiblesse me dérange parce qu’elle me rappelle que comprendre quelque chose ne signifie pas forcément être capable de le contrôler

et plus je cherche à m’éloigner de ces mécanismes, plus je retrouve les contraintes ordinaires de la vie humaine, les obligations, le travail, les conventions, les relations, les attentes, cette nécessité de faire certaines choses simplement parce qu’elles doivent être faites, même lorsqu’elles ne m’intéressent pas, et derrière tout cela il y a des choses encore plus simples auxquelles je ne peux pas échapper, manger, dormir, me reposer, subir la fatigue, la douleur, la maladie, sentir le temps agir sur mon corps et savoir que je finirai par vieillir, il y a quelque chose d’étrange à avoir un cerveau capable de remettre autant de choses en question tout en restant soumis aux besoins les plus basiques

cette impossibilité de s’affranchir de soi se retrouve aussi dans la satisfaction, je peux désirer quelque chose pendant longtemps, puis m’y habituer presque aussitôt après l’avoir obtenu, ce qui était précieux devient normal, ce qui était suffisant devient insuffisant, et une nouvelle envie prend sa place, mon cerveau semble incapable de laisser une chose simplement être, il faut qu’il l’examine, la compare, lui trouve un défaut ou une limite, puis recommence ailleurs, comme si être satisfait n’était jamais vraiment un état durable

au final, tout finit par se rejoindre, je cherche l’autonomie tout en dépendant des autres, la solitude tout en ayant besoin de certaines présences, la raison tout en restant soumis aux émotions, la satisfaction tout en étant incapable de la garder, même mon propre corps m’impose des règles auxquelles je ne peux pas échapper, je peux comprendre ces mécanismes, les observer et essayer de les contrôler, mais je reste toujours à l’intérieur du même système

au fond, je crois que j’ai simplement cessé d’attendre quelque chose de l’humain, je ne cherche plus vraiment à comprendre comment mieux m’intégrer, ni à forcer cette impression d’appartenance qui ne vient presque jamais, certaines choses feront toujours partie de moi, mes contradictions, mes émotions, mes besoins, ma solitude, alors je préfère choisir le silence et continuer à vivre comme ça, parce qu’au fond je ne crois plus qu’il existe une solution à cette condition, et encore moins qu’il en existera une un jour